L’empreinte carbone

L’empreinte carbone du numérique : fabrication contre usage

Lecture : 5 minutes · Sources : ADEME, ADEME-Arcep, Global E-Waste Monitor 2024


Le chiffre qui change tout

80 % de l’empreinte carbone d’un appareil numérique est générée lors de sa fabrication. L’usage soit l’électricité consommée pendant toute la durée de vie de l’appareil  représente à peine 20 %.

Ce chiffre est contre-intuitif. On pense d’abord à la consommation quotidienne : l’écran allumé, le chargeur branché, l’ordi qui tourne toute la journée. Ces usages ont bien un impact  mais il est mineur comparé à ce qui s’est passé avant que l’appareil arrive entre vos mains.

Comprendre cette répartition, c’est comprendre où agir en priorité.


Ce que coûte vraiment la fabrication

Produire un ordinateur portable émet en moyenne entre 150 et 250 kg de CO₂ équivalent, selon les modèles et les méthodologies. Cette empreinte est concentrée sur quelques mois, le temps du processus de fabrication, alors que l’usage la génère sur plusieurs années.

La fabrication mobilise des matières premières extraites aux quatre coins du monde, des processus industriels énergivores, des chaînes logistiques longues. Elle consomme de l’eau, parfois dans des régions en stress hydrique, et génère des émissions à chaque étape, de la mine à l’assemblage final.

Ce coût carbone est dit « embarqué » : il est définitivement produit dès l’instant où l’appareil est fabriqué, qu’on l’utilise deux ans ou dix ans. La seule variable sur laquelle on peut encore agir après l’achat, c’est la durée d’utilisation.


Pourquoi la durée d’usage est le levier principal

Si l’empreinte de fabrication est fixe, l’empreinte annuelle de l’appareil, elle, dépend directement de combien de temps on l’utilise.

Un ordinateur portable avec une empreinte de fabrication de 200 kg CO₂ utilisé pendant 4 ans génère 50 kg CO₂ par an attribuables à la fabrication. Utilisé pendant 8 ans, ce chiffre tombe à 25 kg CO₂ par an, soit une réduction de moitié, sans rien changer à l’usage quotidien.

Selon l’ADEME, utiliser un appareil numérique pendant 4 ans au lieu de 2 réduit de 50 % son impact environnemental total. Ce n’est pas une estimation : c’est le résultat direct de la répartition de l’empreinte de fabrication sur une période plus longue.


Le cas particulier du Québec

L’empreinte liée à l’usage dépend du mix électrique du territoire où l’appareil fonctionne. En Europe centrale ou dans plusieurs régions d’Asie, où la production d’électricité repose encore largement sur le charbon ou le gaz, l’usage d’un appareil numérique génère des émissions significatives.

Au Québec, l’électricité est produite à plus de 99 % par des sources hydrauliques, ce qui rend l’empreinte d’usage des appareils numériques particulièrement faible en comparaison internationale. Ce contexte renforce encore davantage le poids relatif de la fabrication dans l’empreinte totale.

En d’autres termes : pour un utilisateur ou une organisation québécoise, prolonger la durée de vie d’un appareil est encore plus déterminant qu’ailleurs, parce que l’usage lui-même est quasi neutre en carbone.


L’empreinte du secteur dans son ensemble

L’empreinte d’un appareil individuel s’inscrit dans une empreinte sectorielle plus large. Le numérique représente aujourd’hui entre 3 et 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre qui augmente de 6 % par an.

Ces émissions proviennent de trois sources : les terminaux (téléphones, ordinateurs, écrans), les réseaux (infrastructures de télécommunication), et les centres de données. Selon l’étude ADEME-Arcep de 2022, les terminaux sont responsables de la majorité de l’empreinte totale et au sein des terminaux, c’est la phase de fabrication qui domine.

L’intelligence artificielle amplifie ces tendances. Les modèles d’IA générative exigent des puces spécialisées dont la fabrication est particulièrement intensive en ressources, et leur entraînement consomme des volumes d’énergie considérables. L’ADEME projette que l’empreinte du numérique en France pourrait tripler entre 2020 et 2050 en l’absence d’actions structurelles.


Ce que ça change pour une organisation

Pour une organisation qui cherche à réduire son empreinte numérique, les priorités sont claires :

Prolonger la durée de vie des équipements est l’action la plus efficace, de loin. Chaque année supplémentaire d’utilisation réduit l’empreinte annuelle attribuable à la fabrication.

Acheter reconditionné plutôt que neuf quand le remplacement est inévitable. Un appareil reconditionné n’exige pas la fabrication d’un nouvel équipement: son empreinte de fabrication a déjà été générée et amortie par un premier utilisateur.

Éviter la suréquipement. Acheter des appareils dont les performances correspondent aux usages réels, et ne pas multiplier les terminaux sans nécessité fonctionnelle.